Accueillir l’enfant et pas seulement l’élève

quoi de neuf Maîtresse, mon grand-père, il m’a donné un gros ballon.

– Maître, hier c’était le baptême de mon cousin.

– Maîtresse, mon père il est au chômage.

– Maître, ma grande soeur, elle dit que je  grandis pas et que je vais rester nain.

Professeur-e des écoles en maternelle ou en élémentaire, qu’est-ce que vous faites de ces paroles d’élèves quasi quotidiennes ?

Une possibilité est de mettre en place un quoi de neuf.

Définition

En bref, le quoi de neuf est une réunion où chaque enfant, s’il le souhaite, peut donner des nouvelles. C’est un lieu de parole et non de langage.

Un lieu, un temps

Le quoi de neuf a lieu le matin. Il dure environ 30 minutes. En élémentaire, je faisais le quoi de neuf deux fois par semaine, en maternelle, je fais un quoi de neuf tous les jours.

C’est un lien entre la maison et l’école, de la même manière que nous adultes, en arrivant à l’école, nous disons bonjour aux collègues : quoi de neuf, tout va bien ? le quoi de neuf permet d’entrer doucement en classe et dans le groupe.

C’est lieu d’entrainement à la parole et à l’écoute de l’autre : Les chaises sont disposées en rond (les bancs en carré), tout le monde se voit, ce qui facilite l’échange.

Des règles

Les lois de la classe :

  • je ne me moque pas
  • j’écoute celui qui parle
  • je demande la parole
  • la confiance : ce qu’on entend ici ne se répète pas dehors.

Je respecte aussi les lois : je ne raconte pas aux collègues, à la directrice ou aux parents ce que les enfants ont raconté au quoi de neuf. Il arrive qu’un enfant puisse laisser entendre de la violence ou de la maltraitence. J’en reparle à l’enfant et je lui dis que les lois de la société s’appliquent à la classe et que je ne peux pas garder cela. Certains récits demandent à ce que l’adulte repose les interdits de la société (interdit de vol par exemple).

La sécurité, on ne la décrète pas . Ces lois permettent qu’elle s’installe peu à peu.

Je prends des notes. J’en parle en début d’année aux élèves. Je leur explique que je prends des notes car ce qu’ils disent m’intéresse.

Le quoi de neuf est un lieu d’accueil de la parole. Le ton est différent de celui du conseil.

La présidence

En maternelle, j’assure la présidence toute l’année. En élémentaire, en fonction du comportement des élèves, les plus grands peuvent en cours d’année assurer la présidence. C’est une présidence beaucoup plus délicate que celle du conseil. C’est la parole intime de chacun, quel que soit son niveau de langage, que le groupe accueille. Ce n’est pas une simple distribution de la parole. Attention et vigilance sont de rigueur.

Un rituel

Comme pour les autres moments, conseil, table d’exposition, choix de texte, …, le rituel, les maitres-mots rassurent. Lorsque quelque chose d’angoissant, d’inattendu, d’inhabituel, de violent arrive, le rituel est là qui permet la parole, la distance, parfois la dédramatisation.

Les maîtres-mots du quoi de neuf:

  • Le quoi de neuf commence.
  • Qui veut s’inscrire pour raconter quelque chose ?
  • La parole est à x.
  • Qui a des questions ou quelque chose à dire ?
  • On passe.
  • Le quoi de neuf est terminé !

On s’ennuie parfois

Il ne suffit pas de se mettre en rond pour qu’il y ait de la parole, l’écoute. Les enfants ne parlent pas dès le début. Ils bavardent.

Parfois on s’ennuie ferme au quoi de neuf, rien de bien fun, de bien drôle… Des histoires de foot, de jeux vidéos, de vélo, de mode…

Au début, surtout au cycle 3, les enfants sont surpris : qu’est-ce que la maîtresse veut que je raconte ?

Certains se posent des questions “existentielles”. Qui suis-je ? Qu’est-ce que je pourrais raconter qui intéresserait les autres ?

C’est le président, l’adulte en début d’année, qui va donner le ton par des questions plus fines qui seront parfois reprises par des enfants.

  • Qu’est-ce que tu as pensé de cela ?
  • Tu aurais aimé faire autre chose ?
  • Tu as eu peur ?

Des paroles se font plus intimes. L’enfant raconte son point de vue sur les événements.

Ce n’est pas un moment de langage

A l’heure où on voit fleurir les quoi de neuf partout, dans tous les cycles, en France et en Navarre avec parfois des évaluations individuelles faites à partir de quoi de neuf (oui, je l’ai vu), il est nécessaire de rappeler que le quoi de neuf n’est pas un moment de langage : la séance de langage, de vocabulaire a lieu à un autre moment. C’est un moment de parole. Celui qui raconte, parle avec ses mots, avec son niveau de langage. Chacun s’exprime tel qu’il est.

Mais bien sûr, si nous n’avons pas compris ce qu’un élève a dit, nous lui demandons de répéter. On peut aussi demander des précisions en posant des questions. En maternelle, il m’est arrivé de dire à un enfant: “c’est certainement intéressant ce que tu dis mais nous ne comprenons pas.” J’ai vu de la tristesse mais cela aurait été un manque de respect que de vouloir faire croire à l’enfant que ce qu’il disait était très intéressant alors qu’on n’avait rien compris. L’enfant a le soutien du groupe par des questions, des reformulations. Attention cependant, le risque est un abus d’interprétation, une prise de parole à la place de celui qui a tant de difficultés à s’exprimer. Toute la délicatesse et la finesse de la présidence est requise dans ces moments-là.

Certains enfants  racontent peu mais interrogent les autres : ils sont là, présents… mais silencieux sur leur vie. Je n’oblige jamais un enfant à parler. Les enfants peuvent parler de leur vie au correspondant ou dans leur texte. D’autres apportent des objets pour la table d’exposition. Ces lieux différents permettent de tisser de la parole et de l’écoute. Ils permettent à chacun d’entrer dans la classe de manière différente.

Le quoi de neuf n’est pas le point de départ d’un travail ou d’une recherche

Je n’utilise pas les mots, la phrase dite par un enfant au quoi de neuf pour faire de la lecture, de l’histoire ou du sport. Paul nous dit qu’il est allé en Espagne et que c’est Amérique (GS). Nous en discutons mais nous vérifierons pendant la séance de géographie où se trouve l’Espagne. Maria (CE2) nous raconte qu’elle a fait de la confiture de mûres avec sa grand-mère et qu’elles en ont fait une tonne. Là encore on discute. En math, on vérifie que la tonne existe et combien de kg cela fait. On cherchera même des expressions avec des unités de mesures en atelier de francais. De même, quand un élève se raconte pendant le travail ou en récréation, je le renvoie au quoi de neuf.

C’est un lieu où chacun essaie de rencontrer l’autre au-delà des apparences.  Chacun a sa place, loin des représentations habituelles : derrière l’élève, le petit garçon, la petite fille se cache un sujet.

Voici un exemple de quoi de neuf

Retranscription d’un quoi de neuf dans une classe de moyenne section-grande section de maternelle mi avril (enfant de 4, 5 et 6 ans).

Y a même plus d’quoi d’neuf le vendredi !

Vendredi 14 avril, 13h30, classe de moyenne section-grande section.

Anna (en grande section) entre dans la classe et s’installe pour le petit moment de repos. J’aperçois sa mère qui me fait signe. Visiblement, elle veut me parler. Je sors dans le couloir.

« Anna sera en retard demain matin car elle va au laboratoire pour une prise de sang.

– D’accord, pas de problème.

– Mais elle hurle quand on lui en parle. La dernière fois ça s’est très mal passé. (Anna a une arthrite juvénile. Elle est une habituée des laboratoires, de l’hôpital, des kinésithérapeutes.) Le sang a giclé. L’infirmière a appelé au secours. J’essaie de la préparer mais elle crie dès que je lui en parle.

– Ah ! Je comprends pourquoi ce matin, votre fille a commencé à parler de prise de sang pendant l’écriture… Je l’ai mise gêneuse et je lui ai dit qu’on n’était pas au quoi de neuf mais en écriture.

– Je sais. Ce midi, elle a pleuré en disant “y a même plus d’quoi d’neuf le vendredi !”

– D’accord ! Ne vous inquiétez pas (la mère est très inquiète et angoissée par la maladie de sa fille). Je règle le problème tout de suite. Nous l’attendrons demain (à cette époque, nous travaillions le samedi matin) pour commencer le quoi de neuf. Je vais aller le lui dire.

– Ah merci ! »

Je rentre en classe et vais voir Anna :

« Je viens de parler avec ta mère. Elle m’a dit que tu avais une prise de sang demain matin. Nous t’attendrons pour le quoi de neuf. D’accord ?

– Oui (avec un grand sourire !).

– Ta mère m’a dit aussi que tu es un peu inquiète parce que, la dernière fois, le sang a giclé.

– Oui, y’en avait partout. Elle a piqué plusieurs fois. J’ai eu mal.

– Bon ! Demain tu dis à tes veines d’être prêtes quand l’infirmière fera la prise de sang.

– D’accord. (Grand sourire)

– Allez, coucouche panier, papattes en rond, essaie de dormir. Après le repos, on sortira des jeux puis on fera du sport dehors.

– Oui ! »

Anna s’endort assez rapidement.

Samedi 15 avril, 9h15 Anna et son père arrivent. Anna rentre dans la classe. Je raccompagne son père.

« Vous faites le point neuf ce matin ?

– Pardon ?

– Oui, Anna ne voulait absolument pas rater le point neuf !

– Ah oui ! Le quoi de neuf ! »

9h20. Moi, présidente : « Quoi de neuf commence. Qui a quelque chose à raconter ?

Rachel, Anna, Didier, Karl, Marion, Emi, John, Guy, Dominique, Tamar, Jan.

– (Moi, présidente) Rachel a la parole.

– (Rachel) J’ai pas mangé ce matin.

– (Moi) Qui a des questions ou quelque chose à dire ?

– (Guy) Pourquoi t’as pas mangé ?

– (Rachel) Je voulais pas.

– (Moi) C’est peut-être pour ça que tu avais mal au ventre ce matin ? (Rachel a passé une demi-heure à la crèche à se reposer. Quand Anna est arrivée, elle n’avait plus mal au ventre et est venue s’installer pour le quoi de neuf …).

– (Rachel) Oui.

– (Dominique) Et maintenant, t’es guérie ?

– (Rachel) Oui.

– (Moi) On peut passer ?

– (Rachel) Oui.

– (Moi) La parole est à Anna.

– (Anna) Mon chien est mort.

– (Moi) Qui a des questions ou quelque chose à dire ?

– (John) C’était où ?

– (Anna) Sur la route. Il a eu une fracture ouverte. Y’avait du sang.

– (Guy) Il est où maintenant ?

– (Anna) Chez le vétérinaire.

– (Moi) Tu parles de ta chienne Titine qui s’est fait écraser au début de l’année, en septembre ou octobre ?

– (Anna) Oui.

– (Jan) Moi, je l’avais déjà caressée.

– (Anna) Oui, c’est vrai.

– (Moi) Tu as une photo de ta chienne ?

– (Anna) Une seule. J’ai autre chose à dire.

– (Moi) Oui.

– (Anna) J’ai un camion.

– (Tamar) Couleur ? (Tamar a beaucoup de mal à parler)

– (Anna) Il est rouge.

– (Didier) C’est un camion de pompiers.

– (Emi) Y a des pompiers ?

– (Anna) Non, c’était le camion de Carole, ma sœur. Elle me l’a donné car elle est trop grande. J’ai quelque chose d’autre à dire.

– (Moi) Oui.

– (Anna) Quand j’étais dans le ventre de ma mère, je me construisais.

– (Guy) Moi j’étais dans le ventre de ma mère aussi.

– (Karl) Moi aussi, j’ai construit dans le ventre de ma mère.

– (Marion) Moi aussi.

– (Moi) Oui, vous avez tous été dans le ventre de votre mère.

– (Anna) Et on choisit la couleur de nos yeux.

– (Moi) Non, tu ne choisis pas la couleur de tes yeux. Les parents non plus ne choisissent pas la couleur des yeux de leur enfant.

– (Anna sans demander la parole) C’est la petite graine.

– (Moi) Si tu veux mais c’est un peu compliqué. La couleur des yeux des enfants dépend de la couleur des yeux des parents. Jan a les yeux bleus. Son père a certainement les yeux bleus et sa mère aussi.

– (Jan) Oui, mon père a les yeux bleus et ma mère les yeux bleus.

– (Moi ) Dominique a les yeux marron foncé, ses parents ont certainement les yeux foncés, marron ou verts. C’est la même chose pour la couleur de la peau. Tamar a la peau noire. Son père a la peau noire et sa mère aussi. Il ne pouvait pas avoir la peau blanche. Fadila a la peau blanche, son père a la peau blanche et sa mère aussi. Fadila ne pouvait pas avoir la peau noire. C’est ce qu’on appelle les gênes. Beaucoup de choses dépendent de nos parents…

– (Karl) Moi, j’ai les yeux quelle couleur ?

– (Moi) Marron.

– (Karl) Comme mon père.

– (Moi) Peut-être … Pour concevoir un bébé, il faut un papa et une maman.

– (John) Et moi ? (John et Karl “n’ont pas de père”, dixit les mères.)

– (Moi) Marron. Anna ?

– (Anna) Dans le ventre de maman, on choisit si on veut être un garçon. Moi, au début, j’étais un garçon, maintenant, je suis une fille.

– (Moi) Non, on ne choisit pas d’être un garçon ou une fille. Les parents ne choisissent pas non plus le sexe de leur enfant.

– (Dominique) Qu’est-ce qu’ils choisissent ?

– (Moi) Ils choisissent le prénom de leur enfant.

– (Anna) Moi, c’est Anna.

– (Moi) Oui. On peut passer Anna ?

– (Anna) Oui.»

Le quoi de neuf continue …Nous entendrons parler du parapluie de John, de la sœur d’Emi tapée par sa mère car elle a renversé de l’eau, du doudou de Tamar, de “pas de cantine ce midi” pour Marion, de la mitraillette de Didier, de la dent tombée de Dominique, des nouvelles chaussures de Guy, de la Barbie de la sœur de Karl, de la voiture télécommandée de Jan.

Quelques remarques

Anna n’aura pas parlé de sa prise de sang … Quoique … A propos d’autre chose, elle aura parlé de sang et de rouge. Plusieurs de ses interventions ont pour sujet le corps et la naissance des enfants. Quand on sait que cette petite fille est atteinte d’une maladie chronique, on peut supposer que ses prises de paroles, ses questions existentielles traduisent une véritable préoccupation.

Je ne lui ai rien demandé … J’attendais, j’avais préparé ce que j’allais lui dire. Mais seule, en utilisant le quoi de neuf, elle a dit, à sa manière, ce qui lui importait.

Quelle était la vraie demande d’Anna ? Je ne sais pas. La veille “nous t’attendrons pour le quoi de neuf” accueillie par un grand sourire (car, oui, elle sera attendue après cette prise de sang) et “dis à tes veines d’être prêtes” semblent avoir aider à dédramatiser cette prise de sang : pas d’injonction du genre : “t’es une grande fille, faut être courageuse” ni de banalisation telle : “mais ce n’est rien du tout, une toute petite piqûre.” Non. Il y a une épreuve à venir et “dis à tes veines d’être prêtes.” D’ailleurs Anna s’est endormie rapidement après ces deux phrases prononcées.

Le “Quoi de neuf ?” est donc souvent, pour un enfant, une occasion de ne plus se sentir seul au monde et parfois, parce qu’il sait qu’ici il sera accueilli en toute sécurité, de partager un fardeau trop lourd.

Aller plus loin

Bibliographie

· Mémento  de René Laffitte Le ” Quoi de neuf ? “,  p 100 et suivantes

· Essai de pédagogie institutionnelle de René Laffitte p 116

· La PI en maternelle d’Isabelle Robin et AVPI-FO chapitres 1 et 4

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2 commentaires sur “Accueillir l’enfant et pas seulement l’élève

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