Les couleurs ou le chemin des réussites : une (r)évolution de l’évaluation

IMG_0018Tenir compte de la singularité de chacun, du rythme de chacun, faire que chaque élève, chaque enfant apprenne et grandisse. Chaque élève est différent. La classe homogène est un rêve. Si l’enseignant donne à tous la même soupe, certains auront trop, d’autres pas assez. Comment faire pour que chacun travaille à son rythme et à son niveau en faisant travailler les enfants ensemble et éviter l’émiettement du travail individualisé ? Fernand Oury (1920-1998) répond en inventant les ceintures de couleur.

Pourquoi des ceintures de couleur ?

Fernand Oury est judoka et remarque que sur un tatami, des personnes de niveau différent travaillent ensemble. Mais « il ne s’agit pas de faire n’importe quelle prise à n’importe qui, on risquerait de la casse. » (Interview de Fernand Oury dans Meirieu, P., Fernand Oury, y a-t-il une autre Loi ? p.6.)

Les ceintures de couleurs, dans les apprentissages  – Lecture, écriture, orthographe, numération, problèmes, écrivain, sport, piscine- et en comportement respectent le niveau de chacun et permettent à chacun de savoir où il en est et où il va dans chaque matière. Pas de sentiment global d’infériorité. Chaque couleur correspond à un niveau scolaire et comporte un certain nombre de capacités, compétences à acquérir. Chacun peut se situer, repérer le chemin à parcourir pour atteindre le prochain barreau de l’échelle. L’objectif est en vue. Les élèves passent des examens (sans bachotage au préalable) pour obtenir une ceinture. Les réussites sont affichées au mur, connues de tous. Une « cartographie » est constituée, utile à l’enseignant et à la classe : la maîtresse, le maître ne détient plus seul le savoir. Chacun sait où il en est, mais aussi, à tout moment, avec qui il peut travailler et à qui il peut demander aide.

tableau de ceintures de couleurExemple de tableau de couleur dans une classe de CP-CE1-CE2

Tel élève sera bleu foncé en lecture (niveau fin CE2), vert clair en math et jaune en comportement (7 ans) car il n’arrive pas à respecter les règles ou à faire un métier. La maîtresse est noire dans tous les domaines. La classe homogène est un rêve, une théorie. L’enfant homogène est un rêve, une théorie. Il faut seulement quelques jours de pratique dans une classe élémentaire pour s’apercevoir que la classe est hétérogène, que chaque enfant est hétérogène.

Les élèves peuvent se diriger vers d’autres s’ils ont un problème. C’est une hiérarchie des capacités dans le respect fondamental de chacun : la « classe sur mesure ». Un travail par petits groupes de couleur va s’organiser. Ce n’est pas un travail individuel (atomisation des élèves), c’est un travail par niveau réel, très souvent sur le même objet : par exemple, toute la classe travaille ensemble sur le même texte mais à des niveaux différents.

L’évaluation prend un tout autre sens : l’élève ne passe pas un examen pour avoir une note mais parce ce que c’est un défi pour lui : passer au niveau supérieur.

À quel niveau scolaire faire correspondre chaque couleur de ceinture ?

maternelle > rose puis blanc

CP > jaune puis orange

CE1 > vert clair puis vert foncé

CE2 > bleu clair puis bleu foncé

CM1 > beige puis marron

CM2 > violet puis noir

  • Chaque échelon, chaque couleur, définit un ensemble de savoirs et de compétences en fonction du programme officiel.

Remarque : pendant ma carrière, j’ai connu 15 ministres de l’Education nationale et presque autant de réformes. Cependant durant 36 ans, j’ai appris aux élèves d’école primaire à lire, écrire et compter, toujours dans le cadre des programmes de l’Éducation Nationale. Pas de panique : je n’ai pas changé les critères des ceintures à chaque réforme ou selon les modes …

  • Les critères, les compétences sont connues des enfants grâce à un cahier où est précisée la totalité des épreuves. Les enfants ont une idée du chemin à parcourir. C’est plus facile d’essayer d’atteindre le niveau juste au dessus que des “faire des progrès”.
  • On n’apprend pas à lire et à écrire en faisant passer les ceintures. Les passations se font régulièrement 3 ou 4 fois dans l’année.

Des couleurs imparfaites mais utiles pour la classe

Constituer les couleurs avec les différents critères n’est pas aisée. Au départ, l’enseignant-e peut construire ses couleurs de manière sommaire. Les échelons ne doivent pas trop espacés : la prochaine réussite doit être en vue. L’important est que cela fonctionne, c’est à dire que le travail soit différencié et que les élèves sentent leurs progrès. Je n’ai jamais constitué les couleurs et les examens qui vont avec de manière scientifique et exhaustive : vouloir des ceintures parfaites est un bon moyen de ne jamais les mettre en place.

Une manière de faire :

  • J’ai demandé à une collègue des ceintures.
  • J’ai comparé le contenu des critères avec les outils que j’avais en classe. Les enfants doivent pouvoir trouver des outils pour s’entraîner. Commencer par un fichier de numération et un fichier de lecture (les fichiers PEMF sont très bien).
  • J’ai mis à l’emploi du temps des entraînements : dans des séances collectives (mise au point de texte libre, problème vécu, leçon…), par un entraînement individuel (fichiers ou autres outils que je rendais auto-correctifs…). Dans ma classe, ce sont les séances collectives que je privilégiais : par exemple, travailler sur le même texte mais à des niveaux différents. J’ai toujours trouvé que les fichiers émiettaient la classe : chacun est dans son coin à travailler, les élèves peuvent rarement s’aider puisqu’ils sont tous sur une fiche différente.
  • En début d’année, j’ai établi la liste et le contenu des examens : les examens doivent être faciles à corriger pour l’enseignant. Ce sont toujours les mêmes (je ne les refais pas à chaque passage) : seuls les examens réussis vont dans les familles. Certains examens, par exemple en CP, se font au fur et à mesure : je connais 10 mots-clés, je sais lire les phrases-clés. Les mots-clés et les phrases-clés sont extraits des textes élus et mis au point : chaque année ces épreuves en GS, au CP et au CE1 sont à actualiser.
  • Je ne refais pas les couleurs en cours d’année. Je note les imperfections que je modifie l’année suivante. La fois où j’ai voulu modifier les couleurs en cours d’année, les enfants ont été perdus.

Les couleurs de comportement

Je laisse d’abord la parole à René Laffitte et à Fernand Oury.

“Jugés, classés, comparés depuis l’enfance, les adultes que nous sommes sensés être, ne comprennent pas d’emblée qu’il ne s’agit pas ici de définir un hypothétique développement de la personne. Pas question non plus de s’occuper de la « personnalité ». Il s’agit seulement de matérialiser la position provisoire de chacun par rapport aux exigences de la mini-société coopérative. De Christian, plutôt schizoïde, ou de Marco, extraverti, plutôt paranoïde, le groupe ne perçoit et ne s’occupe que de deux choses : ils ont tous les deux la fâcheuse habitude d’oublier systématiquement leur métier…et dès qu’ils sont seuls, ils sont capables de jouer avec le White-Spirit et les allumettes…”(René laffitte, Une journée dans une classe coopérative, p.74).

Une hiérarchie de statuts…

Sur le plan du comportement comme sur le plan scolaire, il serait injuste et nocif d’exiger la même chose de tous les élèves. Si l’attitude générale du groupe vis à vis de chacun est précisée, le petit Florent pourra, sans provoquer de réactions, se promener dans la classe, jouer avec l’eau, parler à la tourterelle, perdre de l’argent, dessiner au tableau quand il en a envie, comme un petit bonhomme de 4, 5 ans. Il est « blanc ». Il est inutile pour le moment qu’il demande à diriger une équipe, qu’il se propose pour aller à la gare ou pour tenir les comptes. Il participe aux sorties – enquêtes…s’il accepte d’obéir à un « bleu » qui le prend en charge. Ainsi pourrons-nous en toute sécurité aller visiter les écluses… Un « vert » circule dans l’école et va porter des textes imprimés commandés par le cours élémentaire. Un groupe de « bleus » va proposer à la maternelle voisine un spectacle de marionnettes. Le maître est tranquille : avec ceux-là, rien de fâcheux ne peut arriver.”(Fernand Oury, de la classe coopérative à la pédagogie institutionnelle, p. 414)

“Cette échelle des statuts implique aussi une échelle des exigences. L’idéal de la classe, c’est le « grand », autonome, compétent… qui possède liberté, responsabilité et pouvoir et qui aide les autres au lieu de les écraser. Il ne s’agit pas là uniquement de la taille ou de l’âge. Pour faire image, il m’arrive de rappeler à certains enfants qu’on peut être grand par sa taille et « petit dans sa tête »…” (René Laffitte, Une journée dans une classe coopérative, p. 79)

Un exemple de ceinture de comportement

Rose : je viens à l’école

Blanc : j’essaie de faire un métier.

Jaune :

  • j’essaie de travailler sans gêner
  • je tiens compte des avis
  • je fais un métier

Orange :

  • je travaille (seul et en équipe)
  • je connais les règles de vie
  • je parle au conseil
  • j’apprends à présider la présentation de lecture

Vert :

  • je sais travailler seul sans histoire
  • au lieu de se plaindre ou crier, je critique et propose au conseil
  • je respecte les décisions
  • je sais bien faire mes métiers
  • j’apprends à circuler seul sans histoire
  • je sais aider un camarade
  • je sais diriger une équipe
  • je sais présider le quoi de neuf et la présentation de lectures
  • j’apprends à présider le conseil

Bleu :

  • je sais diriger une équipe difficile
  • j’aide beaucoup la classe, je propose de bonnes idées au conseil
  • je sais présider le conseil
  • je sais diriger une groupe seul dehors
  • je sors sans demander de permission, je circule seul sans histoire

Marron :

  • je sais diriger la classe sans la maîtresse, le maître
  • je sais éviter les histoires
  • je sais séparer deux combattants
  • je peux, en cas de nécessité, transgresser les règles habituelles de la classe

J’ai utilisé ces couleurs dans une classe unique puis dans une classe de CE1-CE2 et dans une classe de CM1-CM2.

Quand je suis arrivée en GS-CP, j’ai davantage différencié : j’avais des ceintures rose clair, rose foncé, blanc clair, blanc foncé (oui, oui), jaune clair, jaune foncé, orange clair, orange foncé.

Attention !

Les ceintures de comportement ne fonctionnent pas comme les ceintures d’apprentissages : pas d’épreuves objectives. C’est le groupe et l’enseignant qui sentent, voient le comportement de chacun dans le groupe.

Le plus important n’est pas forcément dans la liste des critères. Un exemple: Paul au CP réussit bien en math, en lecture. Il semble travailler mais ne peut pourtant pas avoir la ceinture orange. Pourquoi ? Si personne ne lui dit de prendre son cahier ou son crayon, Paul peut rester à bailler aux corneilles toute le journée. Il ne peut donc pas travailler seul.

L’enseignant garde un droit de veto.

Plus la ceinture est élevée, plus la classe a d’exigences : il y a une vraie différence entre un vert et un jaune. Ils n’ont pas les mêmes responsabilités, les mêmes droits, les mêmes libertés et les mêmes devoirs.

Quand on a acquis une ceinture, on ne “diminue” pas : un bleu ne redevient pas vert. Donc la ceinture est attribuée à l’essai pour 15 jours.

Mais, comme un adulte, un enfant peut avoir momentanément des régressions. Comme on garde sa ceinture, des ceintures de “repos” sont prévues (mais pas encouragées): la ceinture dorée, la ceinture rouge pour les cas graves (en danger et/ou dangereux).

Dans une classe coopérative, différentes situations permettent de voir la différence de comportement entre un élève orange en comportement ou un bleu : pendant les ateliers du journal, pendant les sorties-enquêtes, pendant la rédaction d’un album, la préparation d’un exposé, les métiers … C’est nettement plus difficile de voir la différence entre un orange et un bleu pendant une dictée ou un exercie de math sur le manuel scolaire. Dans la classe, beaucoup d’activités sollicitent  l’initiative, les actions et mettent en jeu des éléments de personnalité. Chacun pourra montrer ses capacités, ses limites.

Toute institution est une réponse à un besoin. Les ceintures sont une institution complexe à mettre en place. Dans toutes les classes, j’ai commencé en début d’année avec un systéme sommaire de grands, moyens, petits, en apprentissage (numération, lecture) et en comportement. Quand les enfants avaient compris le fonctionnement (travailler à son niveau pour réussir et progresser), je mettais en place les couleurs.

En conclusion

La classe homogène est le rêve de tout pédagogue, de tout enseignant. Mais la réalité est tout autre et la maîtresse, le maître ne peut s’adresser à la moyenne de la classe, aux enfants dits “normaux”, dans la norme. Proposer des activités adaptées aux possibilités intellectuelles et au niveau réel de chaque enfant est une condition nécessaire pour tout enseignement de qualité. les ceintures de couleurs, inventées par fernand Oury, sont une solution.

Reste à trouver l’organisation pour faire travailler les enfants à leur rythme et à leur niveau. Le travail individualisé peut paraître la solution mais les limites se font vite sentir : il demande beaucoup de matériel, beaucoup de temps de préparation, trop de fichiers mécanisent l’activité avec peu de réflexion (même si bien sûr certains mécanismes sont nécessaires, par exemple les opérations). Le travail individualisé émiette la classe et ne favorise pas le dynamisme. Il suppose aussi le problème du désir résolu : l’enfant a “naturellement” le désir et la volonté de progresser. Ce n’est malheureusement pas aussi simple.

Le travail différencié (par groupes de couleur) me semble plus efficace : travailler sur un objet commun à des niveaux différents. Il permet le progrès de chacun, l’entraide, la vie du groupe.

“L’école sera sur mesure ou ne sera pas” Fernand Oury

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