Pas de matériel ? Comment une simple table d’exposition va tout changer ?

 

chenille  La peau du lézard, la pierre brillante, le ticket de cinéma, la fleur fanée, … Tous ces trucs dont vous n’avez rien à faire, dont les programmes ne parlent pas mais que vos élèves apportent comme des cadeaux inestimables … Vous les jetez ? Vous les gardez précieusement ?

Qu’est-ce que vous en faites ?

Il est 8h30 et les élèves arrivent doucement dans la cour… Le petit Georges, lui, court vers vous et vous met quelque chose sous le nez en vous criant :

– Maîtresse, maîtresse, regarde, j’ai trouvé ça sur le trottoir.

– Ah oui, très intéressant.

Vous regardez, par politesse, le trésor du petit Georges mais bon … Y a pas de quoi fouetter un chat… C’est, vous semble-t-il, ces petites boules de bois qu’on trouve sur les chênes.

Vous faites un grand sourire au petit Georges, peut-être un peu déçu de votre réponse conventionnelle, et qui part montrer sa trouvaille aux copains qui ne paraissent pas plus intéressés que vous ….

Pourtant, confusément, vous sentez que cet objet était important pour Georges et que cela aurait été un moyen de l’accrocher, lui qui est si loin de tout apprentissage …

Quelle est l’importance de « tous ces petits riens » que les élèves apportent à l’école ?

La feuille rouge d’un arbre, la pièce de monnaie bizarre, la poterie de la grand-mère, la trouvée sur le trottoir, le Mickey en plastique, le vieux portable inutilisable d’une tante, le prospectus touristique, la coquille d’escargot … Comment en tenir compte au quotidien de la classe ? Comment accueillir ?

C’est le secret de la table d’exposition Smile

Une petite histoire de classe …

Paolo a 4 ans. Il est en moyenne section, dans une classe de moyenne section-grande section (MS-GS). Il arrive en septembre d’une autre école « où ça s’est mal passé », selon les dires de la mère. Les grands-parents maternels sont espagnols, vivent en Espagne et accueillent leurs fille et petit-fils durant toutes les vacances. « Le père de Paolo n’est pas là, il voit Paolo deux fois dans l’année environ », me confie de suite la mère.

Paolo est un petit garçon qui parle très bien mais qui semble incapable de se poser. Il est continuellement en action, passe d’un jeu à l’autre très rapidement, démolit plus qu’il ne construit. Il ne dessine que des Batman et joue à Batman presque continuellement. Son père lui a offert une vidéo de Batman. Dans la cour de récréation, il est toujours mêlé aux problèmes de bagarre, de ballon, de vélo.

Arrivent les vacances d’automne qu’il passe en Espagne chez ses grands-parents avec sa mère.

Premier lundi de retour des vacances, début novembre.

Paolo est entré dans la classe et s’est dirigé vers la table d’exposition. La mère s’approche de moi :

« Depuis le premier jour des vacances, il a ce caillou dans la poche. Il nous a dit que c’était pour la table d’exposition. Il dormait même avec ce caillou.

– C’est certainement important pour lui. »

En fait, je ne sais pas trop quoi dire à la mère mais je souris (intérieurement !). Paolo a-t-il emporté la classe en vacances ? Ou y a-t-il une histoire d’origine derrière ce caillou d’Espagne ?

Le vendredi, c’est l’heure de la table d’exposition.

Je préside ce moment. Jonathan a le métier table d’exposition. Il montre chaque objet et demande au propriétaire s’il veut le présenter. Il n’est en effet pas obligatoire d’en parler. Ce jour-là, nous avons sur la table d’exposition une feuille d’arbre, un faire-part de naissance, un masque d’opération, un marron et le caillou de Paolo. Arrive le tour de Paolo.

– (Jonathan) Paolo, tu veux présenter ton caillou ?

– Oui.

– (Jonathan) On peut le toucher ?

– Oui.

Paolo se lève, prend son caillou, le pose au creux de sa main et commence à faire le tour des enfants (nous sommes assis en rond sur des bancs au coin regroupement). Chacun regarde et touche le caillou. Puis en tant que présidente, je donne la parole à Paolo puis à la classe pour les questions.

– Paolo, as-tu quelque chose à dire ?

– C’est un caillou blanc. Il est pointu. On peut se faire mal.

– (Mickaël) Tu l’as trouvé où ?

– En Espagne.

– (Elina) Ça veut dire chez toi ?

– Non dans le jardin de mon grand-père.

– (Louis) Moi, je suis allé en Espagne, à la plage.

– (Camilla) Il est blanc. Il est beau, le caillou.

– (Moi) Paolo l’a trouvé en Espagne. Nous, on habite en France. L’Espagne, c’est un autre pays.

– (Paolo) C’est loin. Faut y aller en train.

– (Arthur) Il est doux ton caillou.

– (Paolo) Oui et il est blanc. Et il est aussi pointu, là (il met son doit sur le bout pointu).

– (Hélène) Mais y a beaucoup de cailloux blancs ?

– (Paolo) Tous les cailloux sont blancs en Espagne.

– (Plusieurs) Aaaahhhh …..

Je clos le moment de table d’exposition sur ce « Aaaaaaahhhhh ». J’ai une idée derrière la tête et je pense : à quoi bon lui dire que tous les cailloux ne sont pas blancs en Espagne ? Il a cela dans la tête, il a entendu le « aaaaahhhh » étonné et émerveillé des autres, il ne va pas changer d’avis comme cela.

Paolo, contrairement à son habitude, a écouté les autres et répondu sans déverser un flot de paroles, comme il le fait pour ses histoires de Batman.

La table d’exposition, c’est un lieu de parole, un lieu d’accueil du dire, un lieu où l’on peut être entendu, loin du bavardage, un lieu où il est possible de trouver et prendre sa place, un parmi les autres. (Tosquelles)

Le lundi

J’ai posé sur la table d’exposition un caillou blanc. C’est extrêmement rare que j’apporte quelque chose pour la table d’exposition.

Paolo vérifie en entrant en classe que son caillou est toujours bien sur la table d’exposition. Il voit cet autre caillou blanc. Arrive Jean.

– T’as apporté un autre caillou d’Espagne ?

– Non, c’est pas mon caillou celui-là.

Jean fait le tour de la classe pour savoir qui a apporté « l’autre caillou d’Espagne ». Il finit par venir me voir.

– Maîtresse, y a un autre caillou d’Espagne mais Paolo dit que c’est pas lui qui l’a apporté.

– Non, c’est moi.

– T’es aussi allée en Espagne ?

– Non.

– Où tu l’as trouvé ?

– Je le dirai au moment de la table d’exposition.

Jean repart annoncer la nouvelle à chacun.

Le vendredi suivant, au moment de la table d’exposition.

– (Jonathan) Maîtresse, t’as apporté un caillou. Tu le présentes ?

– (Moi) D’habitude, on commence par les enfants de moyenne section. Tu changes la règle.

– (Jonathan grommelle) Bon … Maria, tu présentes ton peigne ?

Maria présente son peigne, Alain présente une voiture de course miniature, Mohamed une photo d’un joueur de foot, Tatiana une carte postale envoyée par sa grand-mère qui vit en Tchétchénie, Paul, une coquille d’escargot. Puis vient mon tour.

– J’ai trouvé ce caillou en Italie.

– (Cassandre) C’est en Espagne ?

– Non l’Italie, c’est encore un autre pays.

– (Paul) Où tu l’as trouvé ?

– Sur une plage.

– (Sadira) Dans le sable ?

– Non. Il n’y avait que des cailloux sur la plage. Pas de sable comme chez nous.

– (Plusieurs) Aaaahhhh !!!??

– (Abdel) Mais les cailloux sont tous blancs aussi en Italie.

– Non. Sur la plage, il y avait des cailloux marrons, noirs, roses.

– (Bertrand) C’est pas comme en Espagne !

– (Moi) En Espagne, il y a aussi des cailloux de différentes couleurs. Mais peut-être que dans le jardin du grand-père de Paolo, il y a beaucoup de cailloux blancs et que Paolo n’a vu que ceux-là.

– (Paolo) j’sais pas. Mais y a des cailloux blancs en Espagne !

– (Moi) Oui ! Bien sûr, tu en as rapporté un. Je trouve aussi que les cailloux blancs, c’est joli !

– (Prunelle) Mais à Saint-Nazaire (ville où j’enseigne), y a des cailloux blancs ?

– (Paolo) Faut chercher !

– (Moi) Vous pourrez déjà chercher dans la cour de récréation. On peut réfléchir dans quels autres endroits on pourrait chercher. On en reparle au conseil.

Le moment table d’exposition se termine sur ce projet. Ce moment fut délicat. Paolo a été presque remis en cause avec ma remarque. Je sens que ce caillou est important pour lui. J’ai eu peur de casser quelque chose chez lui, quelque chose qui était en train de naître. Paolo propose de chercher des cailloux blancs. Il est dans une dynamique. Cette idée de recherche lui plait. Il accepte l’idée qu’il peut y avoir des cailloux blancs en France et (peut-être) qu’il n’y a pas que des cailloux blancs en Espagne.

Les enfants ne trouvent pas de cailloux blancs dans la cour. Par contre, une collection de cailloux se monte : des noirs, des gris, des bleus. Une sortie à la plage est programmée. Objectif : trouver des cailloux blancs, sur le chemin, ou sur la plage.

Oui, nous en avons trouvé des cailloux ! Des gros, des petits, des lisses, des rugueux, des noirs, des jaunes, des rouges et … des blancs !!

Ces cailloux nous ont posé beaucoup de problèmes !

• Est-ce que les gros, c’est les papas ?

• Mais ils viennent d’où les cailloux ?

• Est-ce que tous les cailloux sont durs ? Est-ce qu’il y en a des mous ?

• Est-ce qu’un caillou grandit ?

• Les blancs, ils ont été noirs avant ?

• …

Comment répondre à toutes ces questions ? A ce moment-là, je dois faire le deuil de la maîtresse idéale qui maîtrise tout. « Je ne sais pas » interloque les élèves. Je n’ai pas de géologue sous la main … il reste donc la bibliothèque … Il ne s’agit pas de répondre à toutes les questions. L’important est d’apprendre sur les cailloux, et de laisser à désirer. Et puis chacun dessinera son caillou, celui du voisin.

Le caillou de Paolo réapparaîtra dans le cahier de réussites puis un mois plus tard dans un texte qu’il me dictera :

J’ai rapporté un caillou d’Espagne. Il est blanc. Il y a aussi des cailloux blancs en Italie et en France.

Ce sera sa première histoire vraie, bien différente des histoires imaginaires de Batman où tout explose, se casse. Il ne s’agit pas non plus d’enfermer Paolo dans cette histoire de caillou. Je fais confiance à la classe coopérative institutionnalisée qui offre de nombreuses ouvertures.

Accueillir l’insolite, le caillou blanc de Paolo, et … Paolo, c’est cela que permet la table d’exposition, un système qui permet de préserver la dimension de singularité de chacun au sein du collectif de la classe.

Le caillou permet la rencontre de Paolo avec l’autre, les autres, la classe, la rencontre des uns et des autres, des échanges. Il a aussi permis un travail coopératif de recherches, d’apprentissages et de culture.

Heureusement, chaque objet posé sur la table d’exposition ne donne pas lieu à une telle recherche. OUF !

Qui a déjà une table d’exposition dans sa classe ou un système similaire ?

Qui est tenté d’essayer ?

Si vous avez aimé cet article, et que vous pensez qu’il peut aider des collègues, n’hésitez pas à le partager

Fiche guide pour mettre en place une table d’exposition

Où ? · Installer une table dans la classe, visible, facile d’accès. · Ne pas placer cette table dans le couloir ou dans le hall de l’école. En effet, des règles vont rapidement venir autour de cette table (peut-on toucher les objets ? …).

· Parfois on a des « surprises » : un enfant a apporté une crotte de renard (vaut mieux avoir la loi « Je ne me moque pas » !)

Quand ? · Les enfants peuvent mettre un objet quand ils veulent sur la table d’exposition (le matin en arrivant, en revenant de récréation –on trouve des trésors dans la cour- le midi).

· A l’emploi du temps un moment, 20 mn par semaine, sont prévues pour la présentation des objets.

· Surtout, ne pas faire « sauter » ce moment ! Les enfants vont attendre ce moment. S’il n’est pas régulier, les enfants « n’investiront » pas ce moment et, passé le moment de la nouveauté, n’apporteront plus d’objet.
Comment ? • Un enfant a le métier de la table d’exposition : il la range, il écrit une étiquette (prévoir une boite avec des petites feuilles blanche) désignant l’objet et le propriétaire (ou, en maternelle, demande à la maîtresse d’écrire). Il est chargé de montrer les objets lors de la présentation et de donner la parole lors de la présentation (s’il en est capable). Autrement c’est la maîtresse ou un grand en comportement de la classe.

· Il redonne les objets aux propriétaires ou les propriétaires lui indiquent qu’ils reprennent leur objet.

· Un métier, ça s’apprend. Il ne s’agit pas d’un « service ». Il faut parfois plusieurs semaines pour s’approprier son métier. Ne pas changer l’enfant responsable toutes les semaines. (article sur les métiers en préparation).

· L’organisation autour de la table d’exposition se discute au conseil. Peut-on toucher les objets ? Peut-on apporter plusieurs objets par semaine ? …

· Ne pas laisser un enfant avec son objet sans question, sans un petit mot. C’est un signe pour l’enfant qui « offre » son objet qu’il a été entendu.

Pourquoi ? · L’enfant apporte un objet et par la même occasion « s’apporte » dans la classe. Parfois, il se livre. Certains objets sont révélateurs d’un désir, d’un problème. C’est rarement anodin. La table d’exposition est un lieu de parole (pas de langage). · Un enfant (comme un adulte) ne parle que s’il est en sécurité, en confiance. Attention aux moqueries. Un mot, un rire peuvent blesser. Il est important d’être vigilant.
Traces ? · Les étiquettes des objets sont collées dans un cahier lorsque le propriétaire le reprend. Ce cahier fait partie de la culture de la classe · Certains enfants souhaitent parfois dessiner un objet. C’est, bien sûr, possible. L’enfant peut garder son dessin ou on peut le mettre dans le cahier de table d’exposition.
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