Comment faire de votre enfant un “bon” délinquant

enfantsA partir de 1986, j’ai suivi pendant les vacances des stages pour me former aux techniques Freinet et à la pédagogie institutionnelle. J’y ai rencontré des maîtres, des pédagogues dont Fernand Oury. A cette époque, quand on arrivait au stage, un responsable nous donnait des “bonnes feuilles” … Je me suis toujours demandée si c’était de la provocation, de la gentillesse ou tout simplement de l’humour. En tout cas, leur lecture était fort intéressante… J’avais classé ses feuilles et à l’occasion d’un récent déménagement, je les ai retrouvées. J’ai souri et je me suis (re)plongée dedans.

Et quelle ne fut pas ma surprise de retrouver une feuille que j’avais complètement oubliée : Comment faire de votre enfant un “bon” délinquant avec le sous-titre particulièrement surprenant : Douze conseils de la police de Seattle, USA. Connaissant Fernand Oury, je me doutais que ce texte avait réellement été écrit par la police de Seattle. J’ai quand même fait une petite recherche internet. Le texte semble connu. Il est toujours à l’honneur sur plusieurs blogs récents. Ce texte date en fait de 1959. Il a donc près de 60 ans. Il a été publié dans le journal de Seattle sous le titre The Best Way to Raise a Delinquent. Il était précisé que ce texte est issu d’une étude du département de la police de Houston au Texas sur la délinquance juvénile.

Je n’ai pas retrouvé le journal de Seattle mais ce texte a eu un certain succès à l’époque et a été largement diffusé. how to ruin your childrenThe North Westchester Times l’a publié sous le titre : How to Ruin your Child le 10 mars 1960. Il est précisé que la police garantit 99% de réussite aux parents qui appliquent bien les règles.

Fin du suspens, je vous livre

les règles pour faire de votre enfant un bon délinquant

  1. Dès l’enfance, donnez-lui tout ce qu’il désire. Il grandira en pensant que le monde entier lui doit tout.
  2. S’il dit des grossièretés, riez. Il se croira très malin.
  3. Ne lui donnez aucune formation spirituelle. Quand il aura 20 ans, “il choisira lui-même”.
  4. Ne lui dites jamais, c’est mal ! Il pourrait faire un complexe de culpabilité. Et plus tard, lorsqu’il sera arrêté pour vol d’autos, il sera persuadé que c’est la société qui le persécute.
  5. Ramasser ce qu’il laisse trainer. Ainsi, il sera sûr que ce sont toujours les autres qui sont responsables.
  6. Laissez-lui tout lire. Stérilisez sa vaisselle, mais laissez son esprit se nourrir d’ordures.
  7. Disputez-vous toujours devant lui. Quand votre ménage craquera, il ne sera pas surpris.
  8. Donnez-lui tout l’argent qu’il réclame. Qu’il n’ait pas à le gagner. Il ferait beau voir qu’il est les mêmes difficultés que vous.
  9. Que tous ses désirs soient satisfaits: nourriture, boisson, confort, sinon, il sera “frustré”.
  10. Prenez toujours son parti. Les professeurs, la police lui en veulent à ce pauvre petit.
  11. Quand il sera un vaurien, proclamez que vous n’avez jamais rien pu faire.
  12. Préparez-vous une vie de douleur. Vous l’aurez.

Au 21e siècle, quelques internautes ajoutent des règles. En voici quelques-unes glanées dans divers sites.

13. Ne contrôlez surtout pas, ni ses accès internet, ni ses programmes TV, ni ses fréquentations, après tout, il est né dans un pays libre !

14. Ne contrôlez pas non plus ni ses heures de sommeil, ni ce qu’il mange.

15. Ne l’incitez surtout pas à faire du sport, il pourrait se blesser ou se fatiguer.

16. Si une activité ne lui plait pas, faites lui vite un mot d’excuse, ou mieux une dispense médicale.

BON …. Oui, oui, cet article semble un peu polémique mais retrouver ce texte au fond d’un carton m’a d’abord amusée puis questionnée à l’heure de la bienveillance, de l’éducation positive, de l’enfant-roi. Je suis allée relire le livre de Claude Halmos, L’autorité expliquée aux parents.

L’autorité expliquée aux parents (très utile aussi pour les enseignants)

L’autorité, les limites aujourd’hui font peur. Nous avons tous l’image d’autrefois d’une autorité destinée à soumettre les enfants. Mais une autre autorité existe qui considère l’enfant comme une personne à part entière qu’on écoute. Autorité peut rimer avec aimer et respecter.

Le livre se lit facilement et est constituée de réponses à des questions posée à Claude Halmos. Il ne s’agit pas de conseils “Faites ceci, faites cela. Ne faites pas ceci, ne faites pas cela.” Le livre donne les moyens de comprendre pourquoi l’autorité est nécessaire et vitale pour l’enfant et pourquoi il est si difficile de la mettre en oeuvre. Je reprends ici quelques-unes des questions.

1. Où est le besoin d’autorité ?

Si les parents expliquent, parlent avec leur enfant, pourquoi le parent s’énerve– t-il parfois au lieu de rester “cool” ? Evidemment l’explication lorsque le parent donne une limite est essentielle mais le “rapport de force” entre l’enfant et le parent est inévitable. Oups !! Vraiment ?? Il ne s’agit pas de force physique !! Il s’agit de signifier fermement à l’enfant “c’est comme ci et pas comme ca”. Le respect des règles va à l’encontre du fonctionnement de l’enfant et les explications ne sont pas suffisantes pour convaincre l’enfant. Ce n’est pas une soumission à l’adulte, c’est une soumission à la règle, règle aussi respectée par l’adulte : l’enfant n’a pas le droit de taper, l’adulte non plus. C’est une égalité devant la loi.

2. Pourquoi l’enfant n’obéit pas naturellement quand on lui explique ?

L’enfant est en construction, physiquement et psychiquement. Il doit construire sa capacité à se conduire humainement avec ses semblables. Il n’y a aucune prédisposition naturelle à devenir civilisé. C’est une transformation en profondeur. L’enfant, être de langage, contrairement à l’animal, est dominé à la naissance par le “pulsionnel”. Il est “poussé” à des actes : il veut quelque chose, il le prend ! C’est plus fort que lui, poussé aussi par le principe de plaisir. Face à cela, aucune réalité ne compte. C’est normal !! Il se sent tout-puissant. C’est un travail colossal pour changer ce fonctionnement, travail des parents et de l’enfant lui-même. L’enfant est acteur de son éducation. C’est grâce à un travail de compréhension et de renoncement à des choses auxquelles il tenait et une volonté de maîtrise de lui-même que l’enfant va acccepter les règles de vie enseignées. C’est un long chemin, difficile pour l’enfant. Les parents devront le soutenir en reconnaissant sa souffrance.

3. Quatre principes pour devenir civilisé

Premier principe : dans une société civilisée, on peut tout penser, tout dire mais pas tout faire.

Deuxième principe : on ne peut pas tout avoir, même si l’on est une grande personne.

Troisième principe : chez les humains, la sexualité est soumise à des règles.

Quatrième principe : si l’on veut réussir ce que l’on entreprend, il y a toujours un prix à payer parce qu’on ne réussit jamais sans effort. Si l’on veut lacer ses chaussures, il faut s’entraîner.

L’enfant doit aussi comprendre quelle est sa place : il n’est pas un adulte mais il le sera plus tard. Il a une place à part entière dans la famille avec ses désirs dont on tient compte.

4. En quoi consiste l’autorité ?

Détenir l’autorité, c’est assumer la place de celui ou celle qui a un savoir, qui sait (ce qui est juste ou pas, dangereux ou pas, …). C’est avoir une responsabilité. La tache est délicate car l’affectif est important et peut “s’interposer”. Les conflits sont difficiles à vivre. La tentation de la “négociation” avec l’enfant est attrayante. Mais négocier suppose que l’on se trouve sur un plan d’égalité : ce n’est pas le cas puisque le parent apprend des règles à l’enfant que ce dernier ne connait pas. Laisser penser à l’enfant que l’on peut s’aranger avec les limites est illusoire : au feu rouge, on s’arrête. Le problème est que l’enfant comprenne le sens de la règle et la nécessité de la respecter. Mais faut-il punir en cas de transgression de la règle ?

L’autorité parentale inclut la sanction. Pourquoi ?

  • Un enfant ne peut pas comprendre qu’un acte est interdit si on lui permet de l’accomplir.
  • l’ adulte vide de tout sens les paroles qu’il lui a dites pour énoncer l’interdit. Ces paroles deviennent du bla-bla !! L’adulte n’est pas crédible, la parole est sujette à caution.

L’enfant en fait ne comprend plus rien et évolue dans un monde sans balises.

La sanction confirme l’interdit que les parents ont posé et met le fonctionnement familial en accord avec celui de la société. La sanction effraie les parents parce qu’on pense que c’est une violence faite à l’enfant. Mais la sanction ne doit pas être une violence, ni une humiliation. Certes ce n’est pas réjouissant (avez-vous déjá payé une amende avec joie ?). Mais comment punir ? Il n’y a pas de liste de “bonnes punitions” : la punition ne doit pas avoir un caractère artifiel. Elle doit être pensée par le parent, adaptée à l’âge, au contexte, juste. Trois principes cependant :

  • La punition est indispensable quand l’enfant connait la règle.
  • La punition ne doit pas être violente (ni physiquement, ni verbalement) et doit être accompagnée d’une explication. Je vous laisse découvrir tout le passage sur la fessée à partir de la page 138 dans l’édition de poche. La question n’est pas simple …
  • La punition ne doit pas être humiliante. Bien préciser à L’enfant que c’est l’acte qui est sanctionné, pas la personne.

5. Autorité, autoritarisme

Le dernier chapitre du livre aborde la différence entre autorité et autoritarisme. L’autorité des parents est un contenant. Elle permet à l’enfant de contenir ses pulsions. Plus l’enfant grandit, plus il devient capable de se conduire seul et plus le contenant doit évoluer, se desserrer. C’est une nouvelle difficulté que chaque parent rencontre avec l’adolescent-e qui a toujours besoin d’autorité mais qui a besoin que parallèlement ses parents reconnaissent qu’il-elle a grandi, qu’il-elle est capable de penser par lui-même. elle-même. Le dialogue est de rigueur.

En conclusion

Ce livre n’est pas une baguette magique mais c’est un vrai outil qui donne des moyens de réfléchir sur ce qu’est l’autorité, sur la difficulté des enfants à acquérir les règles, sur ce qu’est l’éducation d’un petit humain. Je le recommande aux parents, aux enseignants, aux éducateurs, à chaque personne qui souhaite comprendre que l’autorité c’est une aide pour l’enfant et qu’elle allie à la fois fermeté, bienveillance, douceur et que c’est d’abord un acte de parole.

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